Le libre arbitre est le luxe de demain

 

Le luxe d’hier est souvent devenu le standard d’aujourd’hui. Manger à sa faim, être protégé étaient des privilèges il y a des siècles, avant de devenir heureusement banales. Un mouvement inverse pourrait bien faire que le standard d’autrefois devienne l’exception demain. Dans les années qui viennent, le libre arbitre risque de devenir un trésor précieux car rare.

L’autonomie avait été la grande conquête de l’humanité. A force d’ingéniosités et d’efforts, les humains ont réussi à dépasser leurs contraintes immédiates. Ils ont pu coloniser la planète. Ils ont vaincu les rigueurs de la nature en développant les technologies médicales faisant reculer la mortalité infantile. Puis la modernité a été l’épiphanie de l’autonomie, apportant aux individus la liberté politique. La vie se présente aujourd’hui comme un paradis de choix s’offrant à nous : notre profession, nos relations affectives, nos croyances, et plus généralement tous nos comportements sont ouverts.

Mais l’histoire du libre arbitre pourrait bien s’arrêter là. Si l’effet des technologies jusqu’à présent était un accroissement de l’éventail de nos possibilités, il semblerait qu’elles deviennent au contraire des vecteurs d’aliénation.

Tout d’abord, les versions gratuites des services sur Internet passeront de plus en plus par l’acceptation d’une traçabilité totale. Conserver ses données et éviter le ciblage ultra-précis qu’elles permettent sera un privilège de nantis. En Chine, seuls ces derniers peuvent d’ailleurs espérer s’affranchir de la « techno-dictature » qui s’y déploie en s’établissant ailleurs. Partout, la préservation de ses propres données deviendra une coûteuse lubie.

Captologie. Seuls les plus riches d’entre nous, ensuite, auront les moyens d’échapper aux technologies addictives. Le marketing était un art pratique. Il devient une science. Les progrès des neurosciences permettent de comprendre en profondeur les mécanismes de nos désirs et de nos décisions. Le Persuasive Technology Lab de Stanford a créé une discipline, la captologie, dont le but est de mobiliser tous les leviers de confiscation de notre attention, en utilisant par exemple notre réflexe ancestral de chasseur à rester en alerte et attentif à tous les nouveaux signes. Les notifications ont remplacé les bêtes sauvages. S’abstraire du flux sera un effort que peu feront. Une éducation exigeante reposant sur une discipline de fer sera nécessaire. Une culture élitiste, développant l’art d’échapper aux machines, en sera capable. Les plus aisés pourront aussi avoir recours à des accompagnements spéciaux de « coaches en humanité ».

A mesure que le marché de notre attention deviendra saturé et mieux réglementé, la seule possibilité pour les plateformes sera de recueillir notre consentement aux publicités. Elles y parviendront en proposant des contenus gratuits ou moins chers à ceux qui auront subi les messages. Vidéos gratuites, services en tous genres seront accessibles à condition d’accepter d’ouvrir son cerveau aux annonceurs. Il faudra payer pour y échapper. L’application PreShow propose par exemple d’échanger des places de cinéma contre 20 minutes de publicité. Innovation de taille : la caméra de votre ordinateur vérifie que vous ne détournez pas les yeux et que vous la regardez entièrement. Dans le cas contraire, elle stoppe la vidéo. Aucun moyen d’y échapper. Le lavage de cerveau sera impitoyable.

Maintenir une bonne hygiène mentale deviendra un privilège des classes dominantes.


Publié dans L’Opinion

AUTEUR DE LA PUBLICATION

AUTEUR DE LA PUBLICATION