Encadrement des loyers, costume-parachute et écrasement fatal

 

Le 4 février 1912, le dénommé Franz Reichelt, tailleur de son état, sautait du haut du premier étage de la tour Eiffel pour prouver l’efficacité de son costume-parachute. Son écrasement tragique, 57 mètres plus bas, n’avait rien de surprenant : aucun des tests préalables avec des mannequins n’avait fonctionné. Parmi tous les mystères qui suscitent notre fascination, la propension du politique à réitérer des mesures inopérantes et même contre-productives est l’un des plus épais. Voici donc le grand retour de l’encadrement des loyers censé résoudre le problème de l’accès de la capitale aux plus modestes. Il annonce un échec qui n’aura rien à envier à la chute libre du malheureux Reichelt.

Qu’est-ce que les dirigeants de la mairie de Paris ne comprennent pas au juste dans « ça ne marche pas » ? Il ne s’agit pas d’un raisonnement particulièrement subtil. La vérité n’en est pas cachée dans un coffre dont la clé girait au fond de la mer. Non, elle est lisible et compréhensible par quiconque connaît son alphabet et possède des bases en raisonnement économique. Toutes les expériences tentées ici et là ont échoué. En Suède par exemple, les prix maintenus bas n’empêchent pas la pénurie de logements. En France, les premières expérimentations ont montré leur très faible efficacité.

Tous les défauts des machins publics y sont enfilés comme des perles sur un fil : complexité du système de détermination du prix de référence, volonté de traiter uniformément des réalités différentes (la qualité d’un logement dépend d’une centaine de facteurs), incomplétude du dispositif (la garantie universelle de loyer), contournements massifs, etc. Penser que limiter le prix d’un bien augmentera sa disponibilité est aussi stupide que d’imaginer remplir les huches en plafonnant le prix du pain. Une vieille erreur que plus d’un pouvoir avait commise en période de crise frumentaire.

Effets pervers. Bloquer un prix, c’est toujours traiter le symptôme sans s’attaquer aux vraies causes, et déformer un marché en multipliant les effets pervers. Les prix d’un bien montent parce qu’il existe un déséquilibre entre offre et demande : la première est trop peu abondante, du fait de législations contraignantes notamment ; la seconde est importante parce que Paris attire et que la révolution numérique a paradoxalement accru la propension des populations à s’agglomérer. Les effets pervers de l’encadrement des loyers sont connus et prévisibles : ralentissement de l’investissement, détournement d’une partie des propriétaires, baisse du nombre des biens offerts et donc renchérissement de l’offre. Tout comme la surprotection du locataire finit par se retourner contre lui, la rareté des biens entretenue par l’encadrement des loyers ne pourra que favoriser les meilleurs dossiers au détriment des autres.

Tentera-t-on une explication au mystère de cette décision absurde qu’aurait pu décrire Christian Morel ? Les élus de la mairie de Paris, probablement rationnels et informés, savent que l’annonce de la mesure, séduisante par son immédiateté, sa simplicité et son apparente efficacité, est politiquement plus efficace que le combat compliqué et de longue haleine nécessaire pour augmenter la construction, comme l’Allemagne a su le faire. L’homme préfère, disait saint Thomas d’Aquin, un mensonge qui console à une vérité qui éclaire. De la même façon, on préfère trop souvent une mesure chatoyante au labeur ingrat des politiques de fond.

Quand le parachute s’écrasera une fois de plus, on dira encore qu’il s’agit d’un simple problème de réglage. Et on recommencera.


Publié dans l’Opinion

AUTEUR DE LA PUBLICATION

AUTEUR DE LA PUBLICATION