Sous le tapis rouge, les pavés de la contestation anticapitaliste

Les lampions de la fête cannoise à peine éteints, la crise du cinéma français, voilée l’espace d’un instant par les robes longues et les nœuds papillons, réapparaît avec force.

Le grand défi du cinéma français est d’abord financier. Le système complexe de soutien mis en place est désormais ébranlé par la chute de la valeur télévisuelle du film et la fin du modèle dominant de la télévision payante incarné par Canal Plus. La transformation des modes de consommation de l’image, l’explosion du nombre de canaux de diffusion, la montée inattendue de la série comme genre créatif de pointe, le développement de plateformes internationales hyperpuissantes capables d’investir des milliards dans la production sans égard particulier aux règles byzantines de notre chronologie des médias : autant de conditions nouvelles pour un marché du film qui ne peut plus se contenter d’une réglementation née dans les années 80. Derrière les chiffres rassurants d’une fréquentation des salles qui reste forte, on peut s’inquiéter d’une concentration des entrées sur quelques blockbusters et du nombre croissant parmi eux de « remakes » ou assimilés (en 2017, sur les 25 plus gros succès du box office, 24 sont des spin off, sequels, prequels, etc.). Le cinéma perdrait-il sa puissance d’innovation ?

Un observateur étranger ne peut qu’être stupéfait par le foisonnement de films dont le point commun est de développer encore et toujours le même point de vue anti-marché

Bonne vieille lutte des classes. En France, les films sont affligés d’un genre très particulier de biais qui en limite considérablement la portée : un observateur étranger ne peut qu’être stupéfait par le foisonnement de films dont le point commun est de développer encore et toujours le même point de vue anti-marché. De Merci patron ! d’un François Ruffin dont plus personne ne peut ignorer les options politiques, à La loi du marché en passant par le récent En guerre, les films critiquant le marché et l’entreprise, avec en filigrane la bonne vieille lutte des classes, abondent. Entendons-nous bien, il ne s’agit pas de critiquer en soi le choix de cet axe, mais de s’étonner qu’il soit le seul que notre cinéma soit capable de montrer. Comme si le pluralisme et la diversité, totems rabâchés des politiques culturelles, étaient bons partout sauf en matière idéologique.

Où sont les histoires d’aventures entrepreneuriales ? Celles de capitaines d’industrie qui consacrent leur vie à leur vision et aux milliers d’employés qu’ils font vivre ? Celles de petits patrons qui triment nuit et jour pour des salaires de misère et ne rencontrent pour toute reconnaissance que l’animosité glacée de l’Urssaf ? Multiplier les points de vue sur l’économie de marché permettrait de combler les failles de dénonciations souvent caricaturales qui ne font pas justice à une réalité bien plus complexe. Alors que maints rapports dénoncent la préoccupante ignorance des Français en économie, on peut regretter que le cinéma contribue largement à entretenir une vision extrêmement réductrice (voire fausse) des mécanismes réels de la production de richesse.

Le cinéma est censé déranger. Mais quand il « dérange » toujours de la même façon, il devient dénonciation convenue, soupe de bons-sentiments, voire dans le pire des cas, propagande maquillée en « œuvre », engagement facile de nantis d’un système sur-étatisé confortablement protégés derrière les remparts de la sacro-sainte « exception culturelle ». Il est alors le contraire même de l’art, qui fait sortir des habitudes de pensée, varie les points de vue, intervient toujours pour empêcher de réduire la réalité à un manichéisme facile.

Sous le tapis rouge du palais des festival, on ne trouve hélas que les pavés de la contestation anticapitaliste.


Publié dans l’Opinion

AUTEUR DE LA PUBLICATION

Olivier Babeau

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Président fondateur de l'Institut Sapiens. Professeur à l'Université de Bordeaux, chroniqueur et essayiste, il a cofondé en décembre 2017 la 1ère Think Tech française.

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