Élargissons la fenêtre d’Overton!

 

Intervenant sur une chaîne d’information en continu, Julie Graziani a tenu des propos qui ont déclenché une violente polémique. Ils ont été ensuite été commentés par un chroniqueur de télévision comme une illustration de la façon dont l’extrême droite manipulerait la «fenêtre des discours» pour rendre leurs propositions acceptables. Une analyse intéressante qui nous semble pouvoir être prolongée pour montrer que, aussi contre-intuitif que cela paraisse, l’urgence est d’élargir le champ du dicible plutôt que de le restreindre.

La fenêtre dite «d’Overton», du nom du vice-président d’un laboratoire de réflexion américain qui l’avait formulée, explique que les politiques menées sont directement dépendantes des discours qui sont considérés comme admissibles. Orwell avait justement noté, dans 1984, que les régimes dictatoriaux avaient un constant souci de manipulation du langage. Changer les mots, c’est changer les idées et donc les opinions. Simplifier les concepts, c’est interdire leur compréhension, effacer les nuances et empêcher l’émancipation. Si un mot n’existe plus, la chose nommée disparaît.

Mais il serait très naïf de croire que seuls les régimes autoritaires ont compris le rapport entre langage et pouvoir. Noam Chomsky disait fort justement: «la communication est à la démocratie ce que la violence est à la dictature». Ne voyons-nous pas qu’une bonne partie des efforts de la puissance publique réside dans l’imposition des vocables jugés légitimes pour nommer les choses? Un exemple parmi tant d’autres: parler de vidéoprotection au lieu de vidéosurveillance. Le pouvoir, comme l’avait compris La Boétie, est dans la tête de ceux qui s’y soumettent: la domination est affaire de sens, et les mots sont précisément ce qui crée les structures de représentations. Toute lutte politique se fait à travers les mots. Suggérer que seuls les extrêmes les manipulent pour changer les idées et finalement les décisions publiques est une erreur. En réalité, nous sommes tous des manipulateurs. Le choix des vocables n’est jamais neutre. Pour utiliser une analogie avec le jeu de go, il est une façon d’encercler l’adversaire pour contraindre les capacités d’action, avant même que le moindre argument soit échangé. La fenêtre d’Overton n’oppose pas de façon manichéenne les honnêtes défenseurs du bien, qui sauraient exactement ce qu’il est bon de dire, et les forces du mal qui voudraient la tordre vers l’erreur. Elle est d’ores et déjà un champ de bataille, le lieu où les choix moraux et les valeurs s’opposent. «La loi, disait Max Weber, est le reflet du système de valeur des dominants». On pourrait en dire autant de l’étendue des discours légitimes. C’est une partie de la ruse de ceux qui les ont institués nous faire croire qu’il n’y a point de salut en dehors d’eux.

Certes, la fenêtre d’Overton trop large peu légitimer les expressions extrêmes et banaliser l’inacceptable. Mais, trop étroite, elle est un piège au service de ceux qui sont parvenus à en circonscrire les bornes. Elle interdit l’expression de pensées alternatives aux discours écrits d’avance. Si l’étendue de la pensée légitime est fixée une fois pour toutes, si ce qui peut être dit est précisément déterminé, à quoi sert de le dire? La pensée du politiquement correct a cela de particulier qu’elle désamorce par avance les désaccords en en disqualifiant toute expression sortant du sentier étroit de la conformité. Le politiquement correct est avant tout un instrument particulièrement efficace de cadenassage des discours. Il oblige à renommer les phénomènes que l’on veut aborder d’une façon différente — plus favorable ou au contraire défavorable. Les opérations d’euphémisation ou d’exagération sont autant de façons d’imposer, à force de répétition, des bornes aux expressions. Les mots nouveaux peuvent aussi faire apparaître des catégories de la pensée qui n’existaient pas jusqu’alors — l’idée de «précarité» par exemple. C’est en vertu de cette fenêtre du dicible que des mots et des expressions sont devenus des étendards ou des repoussoirs brandis en toutes occasions. Parler de clandestins ou de migrants véhicule des sous-entendus fort différents. Le seul fait d’imposer un vocable plutôt que l’autre conditionne les politiques menées pour y faire face. Une ministre proposait de parler de «demi-génétiques» pour évoquer les demi-frères nés par dons des gamètes d’un même donneur: une façon évidente d’alléger le poids de la proximité familiale suggérée par le vocable habituel. Les végétaliens s’ingénient à présenter la viande comme «de l’animal mort»: c’est leur droit, mais il est évident qu’il s’agit d’une façon de nous amener à renoncer à en consommer.

Le monde n’oppose pas les manipulateurs du discours et les serviteurs objectifs de la vérité. Il ne s’agit pas — ô combien —, de suggérer que tout se vaut. Mais de souligner que la richesse et la qualité des débats exigent que la fenêtre du dicible soit la plus large possible, et non comme semblent le suggérer certains censeurs, qu’elle se rétrécisse toujours plus. Interdire l’expression de certaines vérités à force de litotes imposées, ce n’est pas affaiblir ces vérités, mais en favoriser le retour plus violent. Les échanges politiques meurent de l’absence d’opposition réelle et d’expression claire des lignes de fracture produites par l’aseptisation des expressions convenues. Exprimer les idées et leur permettre de s’entrechoquer est la meilleure façon d’en purger les violences et d’aboutir à des chemins de convergence. Pour que vive le débat public, élargissons la fenêtre d’Overton!


Chronique publiée dans le Figaro

AUTEUR DE LA PUBLICATION

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