2019, année névrotique

Malgré les annonces du gouvernement, l’agitation ne faiblit pas en ce mois de janvier 2019 : le grand débat national annoncé par l’exécutif est mort-né, chaque semaine les scènes d’émeute en gilet jaune se succèdent dans une atmosphère vaguement factieuse. Et surtout, le désordre gagne les universités : jusqu’alors relativement calme, le monde étudiant saute à pieds joints dans la contestation : à Nanterre, à Toulouse-le Mirail, puis à Tolbiac, Rennes et Aix, enfin partout en France les facultés s’embrasent, d’abord pour protester contre la hausse des droits d’inscription pour les étudiants étrangers, puis simplement pour ne pas être en reste et ajouter leur voix à la cacophonie contestataire ambiante.

Alors qu’une année blanche se profile pour l’enseignement supérieur, au moment même où la réforme du système d’inscription à l’université doit se révéler comme l’un des trop rares succès immédiats du gouvernement, celui-ci réagit par la panique et décide de faire de l’enseignement supérieur un symbole en réponse à l’agitation, un signe de la volonté de l’exécutif d’investir en l’avenir – tout en lui ménageant une porte de sortie médiatique bien commode. En dépit de toute rationalité, le gouvernement décide donc de créer le revenu minimum étudiant (RME), équivalent au Smic, et versé à chaque étudiant sans conditions de ressources. Dans l’esprit de ses promoteurs, le RME doit à la fois calmer la fronde étudiante et donner des gages au reste des manifestants : on ne peut pas donner à tout le monde, on va donc investir dans la jeunesse. L’institut Sapiens publie immédiatement une note assassine sur le sujet, sous le titre : “Hypothéquer l’avenir en achetant le présent : Croquignol à la fac”.

Malheureusement, au-delà des effets d’annonce la mesure n’est pas financée. Alors que les 3% de déficit public sont déjà allègrement dépassés par les mesures déjà annoncées, le gouvernement doit faire bonne figure auprès de ses alliés européens – l’Allemagne fronce les sourcils, l’Italie est hilare. Et là, une idée de génie germe à Bercy : puisque les automates se multiplient et qu’ils menacent apparemment l’emploi, pourquoi ne pas taxer l’intelligence artificielle ? Aussitôt dit, aussitôt fait : la TIAR (taxe sur l’intelligence artificielle et robotique) voit le jour, et frappe indistinctement toutes les interactions hommes-machine; ce sont les géants de la tech américains, en particulier Google, qui prêtent main forte à l’administration fiscale pour traiter les données et comptabiliser les interactions. Olivier Babeau décrit l’absurdité du système dans un éditorial au vitriol publié par Le Figaro : “O fortunatos nimium sua si bona norint. Etouffer l’intelligence, taxer l’avenir.”

Rapidement, les effets sont dévastateurs ; tout un pan de la tech française s’effondre, celle qui tente de bâtir sa croissance sur l’automatisation des services et des interactions avec les utilisateurs : moteurs de recherche internes, AdTech, FinTech etc. Quelques années après ses premiers battements d’aile, le mouvement de pigeons refait surface – et fait feu de tout bois pour attirer l’attention du gouvernement. Alors que les fondateurs d’une startup française entament leur vingttroisième jour de grève de la faim enchaînés au portail de Bercy, le gouvernement décide de réagir en créant le fonds de garantie contre le risque (FGCR), dont l’objectif est précisément de dédommager les fondateurs de startups en difficulté. Dirigé par un comité de pilotage regroupant quatre-vingt experts répartis en trois collèges (députés, sénateurs, personnalités qualifiées).
Fiction ? Caricature ? Certainement. Le scénario ci-dessus tient

certainement de la politique fiction, mais il repose sur un mécanisme maintes fois éprouvé en France – et éprouvé dans tous les sens du terme. Une mesure prise dans l’urgence, mal ficelée, financée par une la seule ressource naturelle manifestement illimitée dans l’hexagone, l’imagination fiscale… Et pourtant, les enjeux mentionnés ici sont colossaux, et réclament attention, finesse d’analyse – et surtout des réponses adaptées. Enseignement, formation, innovation : c’est ce triptyque-là qui fera la France de demain ; il nous appartient dans la France d’aujourd’hui, celle de 2019, de penser ce triptyque.

Certains paradoxes ne manquent pas d’interroger, année après année pour ne pas dire décennie après décennie : alors que les entreprises déplorent la pénurie de compétences et ne cessent d’insister sur les 300 000 emplois non pourvus en France, la courbe du chômage reste orientée à la hausse. L’irruption du numérique à travers tous les pans de l’expérience humaine reste mal comprise, semble même parfois ignorée par notre système d’enseignement et de formation professionnelle, malgré les réformes successives. Les chiffres donnent le vertige : 30% des métiers seraient amenés à disparaître d’ici à 20 ans, 1,5 million de salariés qualifiés manqueraient en France d’ici à 2030, à mettre en résonance avec l’investissement annuel dans l’Éducation (150 milliards) et la formation professionnelle (32 milliards).

L’inadéquation est à la fois quantitative et qualitative. Les grandes masses d’étudiants ne coïncident pas avec les besoins de l’économie : le manque d’ingénieurs et codeurs se fait ressentir, le marketing est surreprésenté, le numerus clausus en médecine est en débat. Les formations actuelles sont encore insuffisamment connectées à la réalité des besoins des entreprises : si l’apprentissage et les stages pallient partiellement cette difficulté, les jeunes diplômés restent « à former » pour tenir leur premier emploi. Enfin, les fameuses compétences dites « soft » dont on pressent l’importance à l’ère de l’intelligence artificielle et de l’apprentissage tout au long de la vie, ne sont finalement que peu valorisées et évaluées.

La question sous-jacente est essentielle, c’est celle de l’apprentissage de demain et d’après-demain : que devons-nous apprendre que les machines ne pourraient pas, ou ne pourront jamais faire ? Répondre à cette question, c’est éviter l’avènement du monde que HG Wells décrit au début du XXème siècle, dans un grand roman aujourd’hui oublié, The Sleeper awakes: un monde où l’éducation est réservé à une toute petite élite, alors que l’immense majorité de la population est réduit à un rôle de machines, soumis à des activités répétitives et sans intelligence.
Répondre à cette question, c’est répondre aux besoins de création
L’année 2019 vue par les experts Sapiens
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de valeur face à la révolution numérique ; et amorcer la mutation indispensable de l’enseignement autour d’une nouvelle définition de ce qu’est une compétence, et quelle en est la valeur. Répondre à cette question, c’est aussi réfléchir à l’action de la puissance publique, depuis la fiscalité jusqu’à l’encadrement de l’enseignement, de manière à articuler de manière efficace, dans un cercle vertueux enseignement, formation et innovation. Répondre à cette question loin des réflexes, des peurs mais aussi en pleine conscience de ses enjeux c’est, en 2019, poser les fondements du siècle à venir.

AUTEUR DE LA PUBLICATION

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