Le bio-mimétisme : quand l’innovation technologique fait appel au génie de la nature – Interview de Sidney Rostan

Qu’est-ce que le bio-mimétisme ?

C’est Victor Hugo qui disait « c’est une triste chose de songer que la nature parle et que le genre humain n’écoute pas ». Le bio-mimétisme nous invite justement à prendre le temps de l’observer et d’en décrypter les prouesses. C’est en effet une approche R&D inédite qui consiste à s’inspirer de l’ingéniosité des mécanismes et des propriétés des organismes vivants pour innover. La bio-inspiration est une discipline à part entière qui cherche à prendre modèle sur la nature pour créer ou améliorer nos technologies, procédés ou concepts humains.
La nature nous offre la plus belle des évidences avec ses plus de 3,8 milliards d’années d’expérience. Au travers des mécanismes de l’évolution, les organismes vivants ont largement eu le temps de développer toutes les techniques, fonctions et stratagèmes nécessaires à leur survie dans des environnements sous contraintes.

On aboutit ainsi sur un immense vivier de solutions redoutablement intelligentes et sophistiquées. En plus de cela, le vivant est particulièrement résilient et équilibré et nous offre un savoir-faire riche et éprouvé.

 

Mais, qu’est-ce que cette démarche apporte aux innovations du futur ?

Le bio-mimétisme, c’est avant tout un exercice d’humilité : la nature bat le genre humain dans un grand nombre de domaines. Une leçon qui nous pousse à explorer des voies différentes, souvent bien surprenantes. En transposant les “best practices” de la nature, il nous permet d’adopter un regard neuf sur un sujet donné. Le prisme analytique est neuf, il est différent des solutions ou méthodes traditionnellement développées par l’homme. C’est donc un outil d’innovation très puissant qui offre trois options : résoudre des points de douleurs ou verrous technologiques, apporter des améliorations incrémentales, ou encore cibler de la créativité, de l’idéation, chercher de l’innovation de rupture.

Les 1,8 millions d’espèces différentes – probablement plus de 10 millions – sont autant de brevets potentiels. Et cela ouvre un vaste champ de recherche :  tribologie, matériaux, acoustique, aéro et hydrodynamisme, gestion de l’information, algorithmique, création et stockage de l’énergie, chimie, thermorégulation, logistique et même ressources humaines ! La liste des opportunités est interminable.
Si le bio-mimétisme est très présent dans l’aéronautique, l’automobile et la santé, en réalité il est tout aussi prometteur dans les autres secteurs : des biens d’équipement à l’énergie, de l’agroalimentaire à la construction en passant, bien évidemment, par le digital. Bioxegy a par exemple collaboré avec un équipementier automobile français pour créer un dispositif de nettoyage et de protection des capteurs des véhicules autonomes, notamment des caméras. Nous sommes allés décrypter le fonctionnement des membranes nictitantes des camélidés, particulièrement efficaces pour se protéger du sable et évacuer les impuretés logées sur le globe oculaire, tout en économisant au maximum le liquide lacrymal nécessaire à la lubrification des paupières. Ce modèle biologique a été transposé par nos ingénieurs pour créer un équipement mécatronique pouvant être installé sur les caméras et consommant 10 fois moins d’eau que les solutions actuelles.

L’avantage du bio-mimétisme, c’est qu’il arrive à merveille à concilier la notion de compétitivité – on transpose l’efficacité et la performance des techniques naturelles – et la notion de soutenabilité – on transpose la sobriété et la circularité des systèmes biologiques. La puissance des modèles biologiques transposables démontre tout le potentiel technologique du bio-mimétisme au service du développement des entreprises.


Quelle est la place du bio-mimétisme aujourd’hui en France, en Europe, et plus globalement dans le monde ?

Avant de s’intéresser au dynamisme actuel du bio-mimétisme, il faut comprendre son histoire : s’inspirer du vivant, ce n’est pas nouveau. Il suffit de remonter à des inventeurs comme Léonard de Vinci ou Clément Ader, pour comprendre que ces premiers pionniers de l’aéronautique prenaient déjà modèle sur les êtres vivants pour concevoir leurs prototypes d’avion. C’était frugal, certes, mais depuis certains secteurs industriels, au premier rang desquels le secteur de la santé, font du bio-mimétisme sans même utiliser cette appellation : procédés actifs, produits cosmétiques, appareils chirurgicaux… on ne manque pas d’exemples de technologies bio-inspirées. La seringue, par exemple, a pris la forme conique de la trompe des moustiques pour minimiser la douleur de la piqure.

À vrai dire, cela fait déjà depuis près de 30 ans que le bio-mimétisme a été théorisé aux États-Unis, sous l’impulsion de biologistes passionnés et conscients des promesses de l’approche.
Il a connu un vrai essor scientifique outre-Atlantique, en Chine et en Allemagne. Le Da Vinci Index américain, qui suit le nombre de brevets ou publications en matière de bio-mimétisme, souligne une croissance rythmée, voire exponentielle, du domaine depuis les années 2000.
Le Fermanian Institute, à l’origine de cet index, estime même que le secteur des technologies bio-inspirées pourrait peser 425 milliards de dollars dans le PIB américain d’ici 2030.
En Europe, c’est l’Allemagne qui fait la course en tête, parce que les autorités, qu’elles soient fédérales ou régionales, ont adopté des stratégies ciblées sur des secteurs et orchestré les recherches autour d’une très bonne collaboration entre universités et industriels. Des centaines de millions d’euros ont été injectés et des structures prestigieuses se sont saisies de la question : l’Institut Fraunhofer, l’Université Technologique de Munich, ou encore celle de Karlsruhe. L’Allemagne est aussi dotée d’un réseau d’instituts spécialisés dans le bio-mimétisme qui catalysent la démarche et lui donnent de l’élan. Au Royaume-Uni, en Suisse et aux Pays-Bas, la dynamique est aussi bien engagée avec un réseau d’universités très impliquées : je pourrais citer l’École Polytechnique Fédérale de Lausanne ou l’Université d’Utrecht par exemple.

Ces pays ont une approche transverse de l’innovation technologique, favorisant par là-même un dialogue fructueux entre les scientifiques et les industriels. La communion de ces deux mondes est un préalable nécessaire pour développer le bio-mimétisme qui est, par essence, une discipline pluridisciplinaire.

La France n’a pas à rougir, puisque près de 200 équipes de recherches travaillent de près ou de loin sur une thématique bio-inspirée. Le CNRS a d’ailleurs inscrit le bio-mimétisme dans ses priorités stratégiques pour les prochaines années. Et puis n’oublions pas que nous disposons d’atouts indiscutables en matière de biodiversité. La France, c’est 10% de la biodiversité mondiale, grâce à ses territoires ultra-marins, et c’est aussi le Museum National d’Histoire Naturelle, dans le Top 3 Mondial. L’objectif maintenant est d’accélérer l’apprivoisement réciproque du secteur industriel avec le milieu de la recherche. C’est l’expression d’un besoin pour appréhender l’avenir : dé-siloter les réflexions.

 

Vous êtes une startup française. La France est reconnue pour être un pays de création de startup mais aussi de destruction. Comment l’expliquez-vous ? Et quel message faudrait-il porter pour favoriser le développement de cet écosystème ?

Nous ne sommes pas mal logés en France. Au contraire. Nous bénéficions d’un écosystème riche et bienveillant. Il y a des incubateurs, des programmes d’accompagnement, des prix d’innovation, des subventions, des prêts, etc. Les initiatives sont nombreuses. Le terreau est donc favorable à la création de son entreprise et s’ajoute aux sécurités financières offertes par l’arrêt d’une activité : APL, chômage, par exemple. Autant d’aides qui permettent de franchir le pas de l’entrepreneuriat !

En revanche, là où les startups souffrent, c’est quand il s’agit de faire face à la bureaucratie de notre pays. Contrairement aux grands groupes, nous ne disposons pas de départements experts dédiés aux sujets administratifs : URSAFF, assurances et plans de prévention, conventions collectives, démarches auprès du greffe, impôts et taxes… l’entrepreneur doit tout apprendre et il est souvent livré à lui-même. Nos interlocuteurs et les agents de ces services me paraissent souvent peu réactifs et peu sensibles au prisme de temps d’une start-up qui doit avancer de façon rythmée pour survivre. Les grandes entreprises ne connaissent pas ces difficultés qui peuvent rapidement étouffer toutes les petites startups.

Le droit du travail me paraît aussi trop rigide pour les startups. Il ne s’agit pas de précariser le travail pour les premiers salariés d’une jeune entreprise, mais plutôt de simplifier les démarches et les contraintes qui peuvent peser sur sa dynamique.

En matière de contrats d’embauche, Bioxegy dépend par exemple de la convention collective des bureaux d’études, qui regroupe à la fois des poids lourds de plusieurs milliers de salariés et des petites structures d’une dizaine de personnes comme la nôtre, alors que nous avons bien plus de similitudes avec d’autres start-ups dépendant d’autres conventions. Pourquoi ne pas créer une convention transversale et commune aux start-ups ? Qui ne se base non pas sur la nature de l’activité, mais d’avantage sur la taille et l’âge de l’entreprise ?

Mais le plus important pour une startup, c’est de trouver des débouchés sérieux. Les grands groupes français commencent à massifier les collaborations avec les start-ups, et tant mieux. Mais dans notre pays, ils doivent encore absolument simplifier les démarches de facturation, de commande et de paiement vis-à-vis des “petits”. Les délais à 60 ou 90 jours et les procédures de référencement interminables, sont tout simplement incompatibles avec la santé financière des très jeunes entreprises. J’encourage la mise en place de procédures bien plus agiles et rapides pour collaborer avec les startups !


A propos de Sidney Rostan

Sidney Rostan est le fondateur de Bioxegy, bureau d’études et d’ingénierie pionnier du biomimétisme en France.  Aéronautique, automobile, bien de consommation, médecine, IA, urbanisme, énergie : avec ses équipes, Sidney accompagne les départements R&D de grands industriels français et européens pour ré-inventer leurs technologies grâce aux prouesses de la nature. Devenu expert reconnu du domaine, également conférencier international, Sidney intervient régulièrement devant les cadres de grands acteurs européens ou encore à la télévision. Il enseigne aussi en universités et grandes écoles. En avril 2020, Sidney crée le Podcast « L’Incroyable Nature », le premier du genre en France.

 

AUTEUR DE LA PUBLICATION

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